Le Miracle du quotidien

Louis Le Nain, Repas de paysans, 1642, musée du Louvre, Paris, France

« Ils ont des yeux et ils ne voient pas. » (Mc 8,18). Cette remontrance de Jésus s’adresse à tous. Même à ceux qui font profession de voir : les critiques d’art ! Beaucoup contestent que ce Repas soit une évocation eucharistique, renvoyant à la Cène et à Emmaüs… La présence du pain et du vin, le geste d’élévation du personnage central, son regard inspiré, le léger nimbe de sa tête, la nappe où la couleur ruisselle ne les convainquent pas.

L’homme, à gauche, qui semble répondre à l’invitation : « Prenez et buvez », celui de droite, dont l’attitude méditative et les pieds nus rappellent l’épisode du lavement des pieds, ne leur parlent pas du dernier Repas. Le trois personnages masculins, pourtant bien proche des protagonistes d’Emmaüs réunis à la table de l’auberge… ne parviennent pas non plus à dessiller leurs yeux !

Et ce n’est pas tout. Un rythme ternaire imprègne l’œuvre entière. Derrière les trois personnages centraux qui sont comme les assises du tableau, trois enfants. Un petit, dans l’indécision de l’âge (est-ce une fille ou un garçon ?), un plus grand à la masculinité affirmée et, dominant l’ensemble, le violoneux comme un ange au-dessus de la scène. Á gauche encore, un trio : femme-homme-enfant.

Les lieux aussi vont par trois, soulignés par un rai de lumière : le lit, la fenêtre et l’âtre. L’amour et la mort, le soleil et le dehors, la chaleur et la cendre. On pourrait également dessiner à l’infini (ou presque) les constructions triangulaires de l’espace. Un double « V » part du bonnet de la femme, rebondit sur celui de l’enfant, remonte jusqu’au violoneux, redescend à droite…

Trois, chiffre divin.

Comment douter que Louis Le Nain, l’auteur de cette œuvre, n’ait eu présentes à l’esprit les scènes évangéliques ? D’autant qu’avec ses frères Antoine et Mathieu, qui travaillaient à Paris dans les années 1630-1650, il réalisait des tableaux d’églises et des Cène. Il y en a une au Louvre dans la salle où se trouve ce Repas

La cécité qui consterne Jésus vise notre incapacité à reconnaître le « divin » enchantement de la vie, le bonheur des jours, et la présence de Dieu, en nous comme en lui, le Christ ! Avons-nous pris la mesure du « miracle » de vivre qui nous fait prince du quotidien ? Percevons-nous la dimension christique de nos plus humbles repas ? Et si Louis Le Nain, qui a œuvré au grand siècle de la spiritualité française (Vincent de Paul, François de Sales, Bérulle, etc.) était, lui aussi, un maître en spiritualité ?

Laissons-nous visiter par sa vision : le pain, le vin, la vie. La sensualité (l’homme qui boit), la spiritualité (l’homme priant), la transfiguration de l’instant : le geste christique.

Le peintre ne fait pas œuvre naturaliste. Il ne dénonce pas la pauvreté des paysans de son temps (le tableau est de 1642). Leurs vêtements sont un peu déchirés, usés, mais par le travail. Les draps épais et terreux, ne sont pas guenilles, leurs plis sont ordonnés. Le repas qui réunit la famille exprime une harmonie profonde, un consentement.

La femme, discrète, se tient debout. Présence bienveillante, dont le rayonnement est souligné par un rouge éclatant (la seule couleur vive avec le vin). Sa méditation silencieuse en fait une vigie éclairée. Car c’est bien le mystère de la divinisation de notre vie qui est mis en œuvre, ici. Formidable intuition spirituelle du peintre qui nous montre la continuité de notre quotidien et de la vie en Dieu.

L’eucharistie opère une transsubstantiation : le pain change de substance pour devenir Corps du Christ. Le Nain indique les signes de cette mutation. L’homme à gauche est assis sur un tonneau. Un hasard ? Ou l’évocation du raisin, lui-même issu des ceps dont les racines puisent aux profondeurs des sols les substances qui, par transformations successives, deviendront robe et corps du vin, chaleur et joie. Alchimie que la parole du Christ portera à son incandescence : Ceci est mon sang (Mt 26,28).

Contrairement à ce que l’on entend souvent, la religion n’est pas cantonnée à la sphère privée. Toute notre vie, intime et sociale, est travaillée de l’intérieur par la Présence. Louis Le Nain ne nous montre rien d’autre.

Notes

Source : Pierre Dhombre, in Magnificat n°139, juin 2004.

Illustration : Louis Le Nain, Repas de paysans, 1642, musée du Louvre, Paris, France.

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