
Quand l’ange de la nuit s’en va et que l’ange du jour n’est pas encore venu, à l’heure du changement d’ange, l’homme connaît une grande angoisse.
Ces quelques mots du Talmud m’ont instruit sur l’heure du changement d’ange. Avant moi, d’autres hommes avaient connu cet instant. Je ramassais alors les brisures de mon espérance, parce que ma vie ne suivait pas le cours prévu. J’avais trente cinq ans. La grande souffrance est imprévisible, nous n’y sommes jamais préparés : elle vient du côté de l’amour et non des sources du mal. Nous guettons l’ennemi qui pourrait venir du désert, le veilleur de la nuit s’est retiré et, seuls sur le rempart tandis que nous nous gardons du mal venu d’ailleurs, la souffrance nous attaque de l’intérieur, elle vient de notre dernier refuge : nous sommes acculés à nous-mêmes et il n’y a pas de repli. Nous demeurons seuls, nous ne savions pas que c’était cela notre vie : rien que seuls.
Cela m’arrivait à moi qui m’était juré de ne jamais devenir un chien errant. J’avais auparavant médité sur le nomade et le désert. Au temps de la sérénité, dans nos paroles dépouillées, nous gardons, même si nous paraissons renoncer à tout, la noblesse de l’attitude et du paysage. L’errance du nomade est assez vaste pour nous laisser croire que nous avons quitté les demeures confortables, le chien errant, lui, ne garde rien ni du nomade ni de l’errance. C’est un chien sur le bitume, un chien mouillé, il pleut à ces moments là. Ces images disent l’angoisse où se pressent toutes les questions insolubles de l’existence et celle qui traverse toutes les autres : est-ce que je vais m’en sortir ?



