L’heure du changement

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Quand l’ange de la nuit s’en va et que l’ange du jour n’est pas encore venu, à l’heure du changement d’ange, l’homme connaît une grande angoisse. Ces quelques mots du Talmud m’ont instruit sur l’heure du changement d’ange. Avant moi, d’autres hommes avaient connu cet instant. Je ramassais alors les brisures de mon espérance, parce que ma vie ne suivait pas le cours prévu. J’avais trente cinq ans. La grande souffrance est imprévisible, nous n’y sommes jamais préparés : elle vient du côté de l’amour et non des sources du mal. Nous guettons l’ennemi qui pourrait venir du désert, le veilleur de la nuit s’est retiré et, seuls sur le rempart tandis que nous nous gardons du mal venu d’ailleurs, la souffrance nous attaque de l’intérieur, elle vient de notre dernier refuge : nous sommes acculés à nous-mêmes et il n’y a pas de repli. Nous demeurons seuls, nous ne savions pas que c’était cela notre vie : rien que seuls.

Cela m’arrivait à moi qui m’était juré de ne jamais devenir un chien errant. J’avais auparavant médité sur le nomade et le désert. Au temps de la sérénité, dans nos paroles dépouillées, nous gardons, même si nous paraissons renoncer à tout,  la noblesse de l’attitude et du paysage. L’errance du nomade est assez vaste pour nous laisser croire que nous avons quitté les demeures confortables, le chien errant, lui, ne garde rien ni du nomade ni de l’errance. C’est un chien sur le bitume, un chien mouillé, il pleut à ces moments là. Ces images disent l’angoisse où se pressent toutes les questions insolubles de l’existence et celle qui traverse toutes les autres : est-ce que je vais m’en sortir ?

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Le Miracle du quotidien

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Louis Le Nain, Repas de paysans, 1642, musée du Louvre, Paris, France

« Ils ont des yeux et ils ne voient pas. » (Mc 8,18). Cette remontrance de Jésus s’adresse à tous. Même à ceux qui font profession de voir : les critiques d’art ! Beaucoup contestent que ce Repas soit une évocation eucharistique, renvoyant à la Cène et à Emmaüs… La présence du pain et du vin, le geste d’élévation du personnage central, son regard inspiré, le léger nimbe de sa tête, la nappe où la couleur ruisselle ne les convainquent pas.

L’homme, à gauche, qui semble répondre à l’invitation : « Prenez et buvez », celui de droite, dont l’attitude méditative et les pieds nus rappellent l’épisode du lavement des pieds, ne leur parlent pas du dernier Repas. Le trois personnages masculins, pourtant bien proche des protagonistes d’Emmaüs réunis à la table de l’auberge… ne parviennent pas non plus à dessiller leurs yeux !

Et ce n’est pas tout. Un rythme ternaire imprègne l’œuvre entière. Derrière les trois personnages centraux qui sont comme les assises du tableau, trois enfants. Un petit, dans l’indécision de l’âge (est-ce une fille ou un garçon ?), un plus grand à la masculinité affirmée et, dominant l’ensemble, le violoneux comme un ange au-dessus de la scène. Á gauche encore, un trio : femme-homme-enfant.

Les lieux aussi vont par trois, soulignés par un rai de lumière : le lit, la fenêtre et l’âtre. L’amour et la mort, le soleil et le dehors, la chaleur et la cendre. On pourrait également dessiner à l’infini (ou presque) les constructions triangulaires de l’espace. Un double « V » part du bonnet de la femme, rebondit sur celui de l’enfant, remonte jusqu’au violoneux, redescend à droite…

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Que fêtons-nous cette nuit-là ?

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Aucun passage dans l’Évangile n’offre si peu de matière à l’admiration que la naissance de Jésus. De son berceau, il n’accomplit pas de gestes prodigieux, ne profère pas de paroles inoubliables, ne s’expose même pas dans la patience qui sera la sienne devant Pilate ou sur la croix. Il ne fait que naître.

Nativity - Tewkesbury Abbey, Galerie Flickr de Walwyn

Pour plaire au bergers, Luc fait chanter des anges dans les cieux, Matthieu fourbit une grosse étoile qui guidera les mages. Mais ce n’est pas à cause de ces embellissements nocturnes, que, depuis deux mille ans, nous célébrons Noël. Laissons-nous conduire à l’intérieur de l’étable, que ces lampions n’éclairent pas, où parvient à peine la rumeur de la fête.

Longtemps après, de pieux auteurs, chagrinés que la salle où naît le Christ soit si dégarnie, introduiront pour la meubler, un bœuf et un âne. Admettons de surcroît quelques araignées dans les coins, en guise de bibelots. Nos efforts ne changent rien au fait : c’est pauvre. L’enfant est pareil à n’importe quel enfant. Ni plus grand, ni plus beau, ni plus fort. On ne voit pas en lui le Christ, comme chez les peintre flamands, avec des yeux pensifs, qui promettent. Les évangélistes évitent même de parler de « Jésus » (c’est pourtant ainsi qu’il s’appelle) dans le lieu et le moment de sa naissance, alors qu’avant ils répétaient ce nom à plaisir et qu’ensuite, ils s’en serviront tout naturellement. Ils le désignent provisoirement par un terme général, qui s’applique à tous les nourrissons, tant en effet, ils leur ressemble. Ils disent : « le petit enfant ».

Nous sommes loin des grands titres lancés le jour de l’annonciation : « Sauveur, Fils de David, fils du Très-Haut »… L’ange Gabriel qui est pourtant dans les parages, puisqu’il est venu avertir les pasteurs, ne daigne pas aller vérifier sur place ma justesse de sa prophétie, comme si la paille le rebutait…

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René Guénon, apôtre de la Tradition Primordiale

René GuénonRené Guénon est-il victime du paradoxe de l’inclassable, du génie méconnu ? Devenu — pour « ceux qui savent » — une référence incontournable en matière d’ésotérisme et de spiritualité, il reste ignoré de l’intelligentsia officielle comme du grand public. Alors que son influence, discrète, se fait sentir chez les intellectuels de toute confession (en particulier musulmans), sa mémoire demeure confinée à des cercles restreints. Elle est aussi parfois récupérée par des extrémistes de droite.

Mais qui était Guénon ? Un illuminé réactionnaire et syncrétiste ou bien une boussole spirituelle dans le labyrinthe de la modernité ? Mérite-t-il de sortir de son « ghetto » ?

Né en 1886 dans la bourgeoisie catholique de province, Guénon abandonne ses études de mathématiques en 1906 pour s’adonner à la quête spirituelle. Il fait la connaissance de Papus, puis celle de Fabre des Essarts, dit Synésius, le « patriarche de l’Église gnostique » qui lui permettra de fonder une revue, La Gnose, où Guénon fait connaître ses idées que l’on retrouvera dans deux livres : L’homme et son devenir selon le Vedânta et Le Symbolisme de la Croix. Hors des étroits sentiers du catholicisme d’alors, il écume chapelles occultistes et loges maçonniques du Paris de 1900. Jusqu’à ce que de mystérieux informateurs orientaux — probablement hindouistes — lui fasse rencontrer l’« orthodoxie traditionnelle ». Guénon lui consacrera sa vie et son œuvre.

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Fragment #5

Citation

“Les hommes de prière sont les maîtres de la terre. Ils l’héritent déjà, quand d’autres croient la posséder. Ils transforment la possession qui tue en célébration qui vivifie. Ils décèlent et libèrent au cœur des êtres et des choses la louange et l’éternité.”

— Olivier Clément

Le pêcheur de perles

Une banalité de dire que nous vivons dans un monde éclaté, que les valeurs traditionnelles se sont effondrées, que les repères ont disparu. Mais la banalité n’élude pas la question. A toutes les rencontres auxquelles il m’est donné de participer, l’interrogation revient comme un leitmotiv : être chrétien dans le monde moderne, qu’est-ce que cela signifie ? Je n’ai pas de réponse, mais je voudrais poser le problème tel que je le pressens, vous dire où j’en suis. Alors pardonnez-moi si je suis un peu « professoral », un peu didactique.

Une position fort répandue m’apparaît intenable : le matérialisme du monde moderne et ses avatars seraient dus à une faillite du christianisme. Ses travers — dont le moindre n’est pas l’apparition du totalitarisme — seraient une sorte de miroir des insuffisances chrétiennes. Une telle analyse, résumée ici trop brièvement, ne nous engage que dans deux directions : soit vers la nécessité d’un retour en force du religieux pour sauver le monde, soit à une Apocalypse, à plus ou moins long terme, si la première solution n’est pas adoptée; Cela m’apparaît d’autant plus erroné qu’une telle vision tend à considérer nos sociétés comme négatives, porteuses de mort, par rapport à une sorte de « positivité de la chrétienté » dont on omet en plus de voir les perversions au long de l’Histoire.

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Envie d’être… déraisonnable !

Humeur du moment

J’ai bien aimé cette parole : « Quand vous êtes en face d’un homme concret, parlez avec lui de la déraison qui vous habite et que vous refoulez pour ressembler à tout le monde ».

Que de fois j’ai envie d’être… déraisonnable. Je ne suis heureux au fond de moi qu’à cette condition. Parfois ça réussit quand j’en ai le courage : alors une vraie communion s’établit. Parfois je creuse la tombe de ma réputation !… En tout cas mes meilleures amitiés je les ai trouvées au-delà des frontières où les hommes m’avaient ligoté. J’aurai cherché la vie toute mon existence et de temps en temps je l’ai trouvée…

La prière dans la foule

Galerie Flickr de lhuiz - Beggar

“Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville quand on sait se promener et regarder ?”

Cette notation de Baudelaire dans le Spleen de Paris, je la fais mienne. Que de pauvres êtres les rues de la capitale offrent à notre regard ! Ils nous rappellent, serions-nous tentés de l’oublier, sinon le mal lui-même, toujours la souffrance, du moins la marginalité. Et encore, ce ne sont pas les plus terribles, que cachent l’asile, la prison, l’hôpital, mais celles, banales, qui se proposent à tout passant.

C’est alors que, spontanément, un cri, une prière, montent au cœur des croyants, devant la détresse d’autrui. Un souvenir remonte à la mémoire. Poignant. C’était il y a quelques années lors d’une exposition sur l’art forain. Un place de village avait été reconstituée  avec les attractions d’une fête : tirs, boutiques à massacres, et cette fantasia de grands chevaux blancs de manège qui surgissent cabrés, hors de la pénombre de l’entrée. Et soudain, extraordinaire, l’apparition (je ne puis parler autrement), à l’angle d’un orgue de Barbarie, d’un fantôme. Perdu dans un pardessus délavé qui lui bat les chevilles, pieds nus dans des godillots, cheveux ébouriffés, visage couturé de plaies, oeil éteint, un adolescent. Dix-sept ans peut-être. Il restait devant le limonaire, envoûté, rythmant la musique de la main. Plus tard, tentant de grimper en vain sur le carrousel en marche. Un moment d’inattention de ma part et il disparut de mes yeux à tout jamais.

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Éloge de l’innocence

Un adage ancien nous le dit : rien n’est pire que la corruption du meilleur. La corruption de l’innocence ne s’appelle pas souillure, dérision, perversité. Ce sont là ses ennemies. Mais ce qui relève du même genre qu’elle et en exprime la détérioration c’est la niaiserie. Si l’on se réfère à l’étymologie, l’innocent est quelqu’un qui n’a pas la capacité de nuire. Est-ce alors l’impuissant, l’inoffensif, celui qu’on peut négliger sans risque ?

Ici s’amorce un glissement mystérieux. L’innocent incarne sans doute un manque, une impossibilité. Mais loin d’être une déficience, cette inaptitude révèle l’existence d’une autre réalité, l’appartenance à un autre ordre. L’innocent est le témoin d’un monde qui n’a pas besoin de nuire pour être, de blesser pour s’affirmer. Il est le signe d’une positivité qui transcende la contradiction et triomphe sans combat, même lorsqu’elle est victime.

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Fragment #4

Citation

“Les hommes de prière sont les maîtres de la terre. Ils l’héritent déjà, quand d’autres croient la posséder. Ils transforment la possession qui tue en célébration qui vivifie. Ils décèlent et libèrent au cœur des êtres et des choses la louange et l’éternité.”

— Olivier Clément