En se faisant homme corps et âme, le Verbe remplit une mission ; Jésus accomplit le dessein d'amour de Dieu en faveur des hommes, le plan de salut de l'humanité. Le mystère de l'Incarnation est un mystère d'amour qui trouve sa source dans le mystère d'amour de la Sainte Trinité. C'est au sein de l'amour trinitaire que se réalise le plan de Dieu de sauver tous les hommes, de les faire participer à la vie divine pour l'éternité. Le mystère de la Rédemption ne peut être dissocié du mystère de l'Incarnation.

Saint Paul nous fait bien comprendre la portée et le sens de la venue de Dieu dans l'humanité : Jésus vient réaliser par son anéantissement d'abord (cf Ph 2,5-8), par sa résurrection glorieuse ensuite, le dessein d'amour de Dieu à l'égard des hommes. C'est pourquoi notre méditation sur le mystère de l'Incarnation ne peut s'arrêter uniquement au moment de l'Annonciation et de l'acceptation absolue de « la servante du Seigneur », au moment merveilleux entre tous de l'histoire humaine où Jésus a pris chair en Marie par l'intervention du Saint-Esprit de Dieu. Le mystère de l'Incarnation porte sur tous les aspects du mystère du Christ : deuxième personne de la Sainte Trinité, envoyé par le Père pour sauver par sa passion, sa croix et sa résurrection, tous les hommes, les amener au Père à la droite duquel il siège dans la gloire afin de les faire jouir de la vie divine elle-même, de sorte que « tous les êtres par lui soient réconciliés pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1,20).

Jésus, vrai Dieu et vrai homme

L'essentiel de ce que nous savons de Jésus comme vrai Dieu et comme vrai homme se trouve dans les écrits du Nouveau Testament. Nous y trouvons la source privilégiée du mystère total du Christ incarné non seulement sous la forme de témoignages d'hommes qui ont vécu en contact intime avec lui pendant des années, mais aussi et surtout par les paroles et les actes que Jésus lui-même a révélés au grand jour devant les homme de son temps.

La nature humaine de Jésus s'impose dans toutes les pages des évangiles. Que ce soit dans les Synoptiques ou dans saint Jean, bien des passages nous dévoilent les réactions de son corps et les sentiments de son âme. On voit Jésus compatir à la souffrance des malheureux, pleurer, se réjouir, s'indigner, se mettre en colère... Il est sujet à la faim, à la soif, au sommeil, à la douleur physique. Il mourra comme tout homme après être « né d'une femme » (Ga 4,4).

Bien d'autres témoignages encore peuvent être recueillis. Saint Jean les condense : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie... nous en rendons témoignage, ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons... nous vous l'écrivons pour que votre joie soit complète » (1 Jn 1,3-4).

Que Jésus soit vrai Dieu, les évangiles ne laissent subsister aucun doute. Outre la confession de foi à Césarée où Pierre proclame devant tous les disciples et en leur nom : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16), Jésus affirme nettement qu'il est Dieu : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham existât, je suis » (Jn 8,58). « Je suis descendu du ciel » (6,38). « Vous verrez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant » (6,62). « Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût » (17,5).

Et c'est dans le discours après la Cène que Jésus enseigne encore sa divinité de façon formelle (Jn 14-17).

De cette divinité qu'il affirme, Jésus donne des signes tangibles, en accomplissant des miracles, en remettant les péchés, en ressuscitant des morts. Mais ce qui fera éclater sa divinité c'est sa Résurrection et son Ascension.

Éclosion et évolution des erreurs christologiques

Après de tels témoignages fournis par les écrits du Nouveau Testament, on pourrait penser que les disciples contemporains de Jésus n'eurent aucune difficulté d'admettre l'union de la nature divine et de la nature humaine dans la Personne du Christ. Ce serait oublier que, même après la Résurrection de Jésus, des doutes s'élevèrent parmi les disciples eux-mêmes. Il faudra attendre les apparitions de Jésus ressuscité et la Pentecôte pour que l'Esprit de Dieu vienne leur apporter « toute la lumière », les confirmer dans leur foi propre et affermir celle qu'ils transmettaient à leurs communautés.

Les apôtres disparus, disparus aussi les témoins directs de la vie terrestre de Jésus, les communautés chrétiennes répandues dans le monde gréco-romain et toujours fidèles à la tradition apostolique, se trouvèrent confrontées cependant, en certains de leurs membres, avec des idées s'éloignant de la foi foncière et dont certaines apparaissent déjà en des passages du Nouveau Testament.

A la fin du 1er siècle, les docètes (du verbe grec sembler, paraître) ne pouvant admettre que le fils de Dieu ait pu souffrir et mourir comme un homme, prétendaient que le Verbe de Dieu venant en Jésus n'avait pu prendre qu'une chair, qu'une apparence seulement et non en réalité.

Au début du IIe siècle, les gnostiques nient délibérément la divinité du Christ. Leur système, amalgamant des données religieuses orientales et chrétiennes pour parvenir à la « vraie connaissance de Dieu », affirmera que le Christ n'est qu'un éon, une émanation de Dieu et n'est pas Dieu lui même.

Au IIIe siècle, un évêque d'Antioche, Paul de Samosate, afin de défendre la thèse que Dieu est unique, va prétendre que le Christ est une personne humaine adoptée par Dieu.

En 318, un prêtre d'Alexandrie, Arius dont l'influence, soutenue par des princes d'Orient et certains patriarches, sera longue a combattre malgré sa condamnation, affirmera que le Verbe est subordonné au Père Unique, qu'il n'est qu'un instrument de la création et de la rédemption, qu'il n'est pas de même substance que le Père-homoousios.

Vers 350, Apollinaire, un évêque de Laodicée en Syrie, s'élève contre Arius ; il veut marquer nettement l'unité de la Personne du Christ, mais, ce faisant, il tombe dans l'erreur en prétendant que le Christ ne possède pas une âme vraiment humaine : le Verbe tient pour lui, en Jésus-homme la place de cette âme.

En 428, Nestorius, patriarche de Constantinople, soutient que si le Christ a été pleinement homme, il faut qu'il ait été une personne humaine. Il y a donc dans le Christ deux personnes : une personne divine et une personne humaine et deux natures : une nature divine et une nature humaine. Par cette erreur, appelée dualisme, le Christ n'est pas Dieu fait homme, il n'y a pas union des deux natures et une seule et même Personne divine. Le Christ est Dieu et il est homme sans cette union des natures. Il s'en suit que Marie est uniquement mère du Christ, personne humaine et non mère de Dieu.

Vers 448, Eutychès, supérieur d'un monastère à Constantinople, professe que dans la personne du Christ, il n'y a pas deux natures l'une divine et l'autre humaine, mais une seule nature : la nature divine (erreur monophysite). La nature humaine aurait été absorbée par la nature divine « comme une goutte de miel est absorbée par la mer ».

Vers 620, un patriarche de Constantinople Sergius I et Cyrus un patriarche d'Alexandrie déclarent qu'il n'y a dans le Christ qu'une seule volonté (monothélisme) et une seule énergie (monoénergisme).

On l'aura remarqué : parmi les erreurs émises sur la Personne du Christ, on peut en distinguer de deux ordres :

  • ou bien elles atteignent le Christ dans ses relations avec le Père et le Saint-Esprit, elles sont alors des erreurs trinitaires ;
  • ou bien elles concernent l'union des deux natures dans la Personne du Christ, elles sont alors des erreurs christologiques.

Les réactions de l'Église

Dans une première période, ce sont après les Apôtres et les premiers disciples, les Pères apostoliques qui défendront la divinité du Christ et son humanité en s'appuyant sur les témoignages exposés dans le Nouveau Testament.

Saint Ignace d'Antioche qui mourra martyr à Rome vers 110, combattra dans plusieurs ouvrages le docétisme. Saint Irénée de Lyon luttera avec vigueur contre les hérésies gnostiques. Bien d'autres feront entendre leurs voix.

Un concile réunit en 268 à Antioche condamnera l'adoptianisme (le Fils adopté par le Père, voir plus haut).

Il faudra cependant attendre les premières décisions conciliaires du milieu du IVe siècle, celles de Nicée I, Constantinople I, Éphèse et Chalcédoine, pour que soit proclamée par l'Église universelle, la doctrine de l'Homme-Dieu.

L'Arianisme qui nie la divinité stricte du Christ est condamné au premier concile oeucuménique de Nicée, en 325. Ce concile définira que le Verbe est consubstantiel au Père, c'est-à-dire de même nature que le Père.

L'Apolinarisme (le Christ n'a pas une âme humaine, le Verbe en tenant lieu) sera condamné au concile de Constantinople, en 381.

Le Nestorianisme (deux personnes et deux natures dans le Christ) se verra anathémisé aux conciles d'Éphèse en 431 et de Chalcédoine en 451. A ce dernier concile sera également condamné le monophysisme d'Eutychè pour qui il n'existe dans le Christ que la nature divine.

Le Monothélisme (une seule volonté dans le Christ) et le monoénergisme (une seule activité dans le Christ) seront condamnés au concile de Rome en 649 et au concile de Constantinople III en 681.

C'est le concile de Chalcédoine (451) qui formulera la « définition de foi » selon laquelle « Jésus-Christ est un seul et même Fils, parfait en sa divinité, parfait en son humanité, vraiment Dieu et vraiment homme ; il existe en lui deux natures sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. La différence de ces deux natures n'est nullement supprimée par leur union, mais plutôt les propriétés de chacune sont sauvegardées et réunies en une seule personne et une seule hypostase ».

Depuis le Haut Moyen Age jusqu'à nos jours, la réflexion des théologiens partira de Chalcédoine dont elle ne fera en somme qu'expliciter la définition. Suivre cette réflexion dans la pensée des plus grands maîtres nous entraînerait trop loin et n'apporterait rien à l'essentiel de la doctrine de l'Église sur le mystère de l'Incarnation.

A l'époque moderne, les théologiens portèrent leur attention non plus comme à l'époque scolastique sur le mode d'union des deux natures et le rôle joué par la nature humaine, mais sur les aspects psychologiques du mystère du Christ. Jésus avait-il conscience d'être Dieu ? N'avait-il qu'un seul je ? A-t-il ignoré certaines choses ? A-t-il été enseigné ? Comment comprendre sa prière puisqu'il était Dieu ? Comment comprendre son libre-arbitre puisqu'il n'était pas possible qu'il fît le mal ? ...

A ces questions et à d'autres, il me semble, quant à moi, que saint Léon le Grand, 45e pape de 440 à 461, le même qui fut à l'origine de Chalcédoine, répond pertinemment dans une lettre célèbre adressée à Flavien, patriarche de Constantinople en 449.

« Il importe peu de savoir à partir de quelle nature nous nommons le Christ, car, l'unité de personne demeurant inséparablement, c'est intégralement le même qui est le fils de l'homme en raison de sa chair et qui est Fils de Dieu en raison de la divinité possédée dans l'unité avec le Père ».