La prière du Père de Foucauld
Par LuNa le mardi 9 mars 2010, 18:36 - Spiritualité - Lien permanent
« Prier, disait Charles de Foucauld, c'est penser à Dieu en l'aimant ». Qui peut dire ce que sont la pensée et l'amour de Dieu dans le cœur d'un homme ? Dans un cœur chrétien, la prière est l'expression d'une relation proprement filiale au Dieu Père de Jésus Christ.
A ce niveau, nous sommes dans le domaine des réalités que seule la foi peut atteindre. L'expérience des priants — et sans doute la nôtre, si nous avons pris l'habitude de prier — est là pour attester que la prière, lorsqu'elle est totalement pure, est un don de Dieu qui échappe à toute définition. Et cependant nous prions, une multitude d'hommes et de femmes prient.
Le saint adonné à la prière la plus contemplative n'en reste pas moins homme. Sa prière, en ses balbutiements comme en ses achèvements les plus élevés, demeure l'acte libre d'un être humain. Comme toute activité humaine, la prière a ses moyens, ses conditions de réalisation, ses modes propres d'expression. Dès lors, la prière d'un ami de Dieu, comme le fut le frère Charles de Jésus, peut nous être connue et nous ouvrir un chemin sur lequel nous sommes libres de nous engager à notre tour. Nous sommes même poussés à le faire lorsque nous constatons à quel point une prière instante et personnelle est arrivée à marquer la vie d'un homme au point de la transfigurer, comme nous voyons que ce fut le cas pour Charles de Foucauld.
Nos tempéraments, nos mentalités, nos destinées sont trop diverses et les dons de l'Esprit trop gratuits pour que nos cheminements dans la prière soient les mêmes. Mais on peut prendre comme guide celui qui a vécu une expérience authentique de prière.
« Mon Dieu, si vous existez... »
A travers l'expérience d'une vie sans Dieu, Charles de Foucauld découvre tout au fond de lui-même l'immense besoin d'un Dieu vivant auquel il puisse parler. Dans la pénombre des églises, il fait à Dieu cette prière : « Mon Dieu, si vous existez, faites-le moi connaître ». Il a été impressionné par la foi des musulmans prosternés en prière. Mais il a besoin d'un Dieu proche, vivant, personnel, qu'il pressent seul capable de briser la solitude dans laquelle il se sent enfermé.
Charles ne retrouvera la foi qu'en abandonnant toute recherche de discussion sur le plan de la raison. Debout dans le confessionnal de l'Abbé Huvelin, il lui dit : « Monsieur l'Abbé, je n'ai pas la foi ; je viens vous demander de m'instruire ». C'est la démarche de la raison. Huvelin le regarde : « Mettez-vous à genoux, confessez-vous à Dieu : vous croirez ». Il se débat : « Mais je ne suis pas venu pour cela ». — « Confessez-vous »[1]. Alors, à genoux, il « trouve » Dieu,dans l'humble prière du publicain. Et aussitôt après, le prêtre l'envoie communier.
Charles est converti, non seulement à la foi, mais du même coup à une vie d'intimité avec le Christ qui s'exprimera et s'approfondira dans la prière. L'homme riche, cultivé, raisonneur, l'explorateur louangé, au seuil de la gloire mondaine, sera désormais devant Dieu comme un « petit enfant ». son cœur s'est ouvert au regard et à l'amour de Jésus devenu pour toujours son ami divin, son « bien-aimé frère et Seigneur », comme il aimera lui-même le dire.
« En pure perte de soi »
Pour avoir abordé le Christ avec un regard d'enfant, Charles de Foucauld reçoit de lui le don de la prière. Cette grâce de communion avec Jésus vivant en lui dut lui être donnée dans l'acte même de la communion qui scella sa conversion du sceau même de l'intimité. De cet instant, l'Eucharistie devait être pour toujours au cœur de sa vie, comme le lieu privilégié de sa prière.
Nul échange avec Dieu n'est possible ni authentique sans le préalable d'une prise de conscience de la Présence divine. Celui qui veut se mettre en prière doit avant tout « se mettre en présence de Dieu », dans la conscience très vive que cette présence est vivante et totale, de toute l'attention du regard et du coeur de Dieu sur nous.
Le frère Charles, toutes les fois que cela lui était possible, priait agenouillé devant la Saint Sacrement où, de toute sa foi, il rejoignait le Christ présent. Et cette présence du Christ envahissait tout son être, à la mesure de son amour.
L'invisible et le transcendant ne peuvent habituellement nous atteindre et nous demeurer présents qu'au travers de signes sensibles ; le Christ, Fils de l'Homme, le savait bien, qui avant de nous être enlevé dans la gloire du Père voulut demeurer parmi nous par les signes du sacrement et particulièrement ceux du pain et du vin consacrés. Dans l'Eucharistie exposée au regard de sa foi pleine d'amour, frère Charles de Jésus rejoignait la prière même du Christ, perpétuelle intercession auprès du Père, prière réellement actuelle et présente dans le sacrement, à laquelle il communiait et dans laquelle il se perdait tout entier, « en pure perte de soi ».
Nourri d'Évangile
Les longues heures que frère Charles passait, de jour ou de nuit, silencieux et immobile, entièrement absorbé dans la Présence divine, manifestaient, certes, le don de prière qui lui avait été donné. Cependant sa connaissance de plus en plus profonde de la personne du Christ fut aussi le fruit d'une lecture méditée des Évangiles. Avec l'Eucharistie, les versets évangéliques furent la nourriture de sa prière.
C'est de toute son intelligence qu'il cherche la connaissance de Jésus dans l'Évangile, dont il aborde la méditation , sans se surcharger de préoccupations exégétiques inutiles. Par tournure d'esprit et souci d'objectivité, il gardera l'habitude pendant les huit ou dix premières années, de méditer l'Écriture Sainte, la plume à la main[2]. Car, on l'oublie peut-être parfois, la méditation, si elle n'est pas en soi prière ou contemplation, en reste généralement la porte d'accès normale, surtout dans les débuts. Charles de Foucauld ne pouvait l'ignorer.
A la lecture de ses méditations, nous pénétrons vraiment en sa prière. La méthode — pourquoi ne pas employer ce mot ? — qu'il s'impose dans cette préparation de la prière, il l'exprime lui-même clairement et simplement : « 1. Qu'avez-vous à me dire, mon Dieu ? 2. Moi, voici ce que j'ai à vous dire. 3. Ne plus parler, regarder le Bien-Aimé »[3].
« Prier, c'est penser à Dieu en l'aimant »
Frère Charles de Jésus saura d'instinct trouver l'équilibre dans sa recherche de connaissance du Christ, entre un effort actif personnel au niveau de l'intelligence pour découvrir le sens de la Parole de Dieu, d'une part, et d'autre part l'accueil silencieux d'une lumière, d'une grâce de contemplation, qui suppose l'humble abandon de toute recherche ou réflexion intellectuelle. Il est convaincu que toute prière est en son cœur, comme en celui de tout chrétien, l'œuvre de l'Esprit Saint promis en envoyé par Jésus.
Quatre fois par jour, au lever du soleil, à midi, au crépuscule et au milieu de la nuit, il prescrit à ses frères de chanter l'hymne à l'Esprit Saint, le « Veni Creator ». Et lui-même, bien que seul en sa chapelle de Béni-Abbès, il chantait de tout son cœur, et « à pleine voix » — c'est lui qui le dit — aux quatre heures du jour, cette puissante invocation à l'Esprit qu'il appelle sur lui et tous les humains.
La prière du frère Charles, dont nous ne pouvons percer totalement le secret, nous apparaît en tout cas comme ayant été très simple. Elle répondait bien à la définition que lui-même en donnait : « Prier, c'est penser à Dieu en l'aimant ».
L'Eucharistie et le livre des Évangiles : tels furent donc les deux sources ou moyens essentiels de sa prière. Pour le rappeler à ses frères, il avait prescrit dans le Règlement qu'il avait écrit pour eux, que le livre des Évangiles devait être exposé à côté du tabernacle, afin que la même petite lampe nous rappelle la réalité de cette double présence et manifestation de la Parole incarnée de Dieu.
La persévérance dans l'espérance
La simplicité dans la prière du frère Charles de Jésus rend son chemin accessible à chacun de nous. On s'imagine trop facilement que les saints sont des êtres à part, qu'ils ont été l'objet de privilèges et qu'ils n'ont pas connu les difficultés et les obstacles qui sont les nôtres. C'est là une erreur ou une grande illusion, et qui nous sert parfois d'excuse pour ne pas nous engager courageusement à prier.
En réalité, comme l'ont sans doute éprouvé ceux d'entre nous qui ont une certaine habitude de la prière, notre vie de relation avec Dieu, d'union intime avec Lui, connaît des hauts et des bas, des heures de joie et des heures d'ennui, des instants de lumière et de longues périodes d'obscurité. C'est pourquoi beaucoup commencent à prier et peu persévèrent leur vie durant.
« Il faut que je me cramponne »
Cenpendant ces incertitudes et épreuves sont normales, et le frère Charles les a toutes connues ; néanmoins il a tenu bon, en fidélité d'amour pour le Christ. La nature même de la prière évolue : elle n'est plus au milieu de la vie ce qu'elle était lors des premiers élans de grâces sensibles, affectives. Elle s'affirme avec le temps et d'une manière parfois douloureuse, ce qu'elle est essentiellement : une rencontre avec Dieu sous le voile de la foi, d'autant plus marquée par l'obscurité des sens et de l'intelligence que cette rencontre est plus profonde. Il y faut la persévérance dans l'espérance.
Les élans joyeux de la prière charismatique, lorsqu'elle est authentique, sont certes un don gratuit de l'Esprit, mais ce don se révèle passager, car, loin de nous dispenser des épreuves plus austères de la foi obscure, ni des abandonnements de la croix, ce don de l'Esprit a pour but de nous y préparer. Frère Charles écrivait : « Sécheresse et ténèbres : tout m'est pénible : sainte communion, prières, oraisons, tout, tout, même de dire à Jésus que je l'aime... Il faut que je me cramponne à la vie de foi. Si du moins je sentais que Jésus m'aime ! Mais il ne me le dit jamais ». Or il écrivait cela dès 1897, dans son carnet de notes, alors même qu'il passait plusieurs heures par jour en contemplation devant le Saint Sacrement, dans la chapelle des Clarisses de Nazareth.
La persévérance, quoiqu'il nous arrive et en toutes circonstances, demeure toujours une condition irremplaçable de toute vie de prière, c'est pourquoi elle fut, d'une manière qui nous déconcerte, l'objet principal des enseignements de Jésus sur la prière.
La prière d'abandon
« La prière d'abandon » est probablement le texte le plus connu du frère Charles de Jésus. Nombreux sont ceux qui la disent. Elle se trouve dans « Les méditations sur l'évangile » que faisait le frère Charles quand il était domestique chez les Clarisses de Nazareth (1897-1900). Commentant la dernière prière du Christ : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains », frère Charles écrit : « puisse cette prière être la nôtre ; et qu'elle soit non seulement celle de notre dernier instant mais celle de tous nos instants ». Et il continue :
Mon Père,
Je m'abandonne à toi,
Fais de moi ce qu'il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi,
Je te remercie.
Je suis prêt à tout, j'accepte tout,
Pourvu que ta volonté
Se fasse en moi,
En toutes tes créatures,
Je ne désire rien d'autre, mon Dieu.
Je remets mon âme entre tes mains.
Je te la donne, mon Dieu,
Avec tout l'amour de mon coeur,
Parce que je t'aime,
Et que ce m'est un besoin d'amour
De me donner,
De me remettre entre tes mains sans mesure,
Avec une infinie confiance
Car tu es mon Père.
Notes
[1] Rapporté par Réné Bazin, dans « Charles de Foucauld », Plon, p.94.
[2] Ces méditations où il s'épanche sans craindre de se répéter, il les écrit pour lui-même. On retrouva plus de 3000 feuillets. Il médita ainsi les Évangiles, les Psaumes et même les premiers Livres de l'Ancien Testament.
[3] Note spirituelle en date du 6 juin 1897. Cf « Écrits spirituels », de Gigord, 1951, p.170.