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Le paradoxe du Mal

L’existence du mal n’a cessé de hanter la chrétienté et on sait le parti que l’athéisme contemporain a su en tirer… Que me disent, en effet, de nombreux jeunes, sinon ce que Camus, après tant d’autres, criait dans la Peste ? Un enfant agonise dans les pires souffrances et le P. Paneloux, pris d’un vertige d’horreur, ne trouve rien à répondre à ceux qui le somment de rendre compte de ce scandale. Comment un Dieu dont on se plaît à célébrer l’infinie bonté peut-Il vouloir ou seulement tolérer cette horreur ? Ceux qui sont familiers de l’œuvre de Dostoïevski savent que c’est également l’argument, unique autant que décisif, d’Ivan, dans sa conversation avec le pur Aliocha. En bref, l’existence du Mal suffit à infirmer jusqu’à l’idée de Dieu. Se rappelle-t-on la réponse d’Aliocha ? Au lieu de discourir, d’argumenter, il se lève, blême d’épouvante, pour baiser la bouche de son aîné. Ce serait aussi la réponse que je voudrais faire au jeunes qui me sont confiés, si je ne craignais de les conforter dans le sentiment qu’il n’existe aucune réponse à cet argument-là et que, devant l’innocent sacrifié, le chrétien ne peut que se taire, accablé. Or, Aliocha garde le silence non par impuissance, mais par secrète terreur, conscient que ce domaine, celui du Bien et du Mal, plonge dans le plus insondable mystère, celui-là même qu’il fut ordonné au premier homme de ne jamais vouloir percer.

J’hésite moi-même à l’aborder. Je ne l’aurais point tenté si le long courriel d’un ami dans la détresse ne m’y incitait expressément. C’est tout ignorer de la tradition biblique, juive autant que chrétienne, que d’imaginer que cette question ait été ignorée ou passée sous silence. Si terrible et, à maint égard, si scandaleuse paraît la réponse apportée par le Livre que tout l’effort de bon nombre d’exégètes et de prédicateurs a consisté à l’édulcorer et à l’affadir, dans la crainte probable qu’elle n’effraie trop de chrétiens. Ils faisaient, j’en ai peur — avec certes, les meilleures intentions —, un mauvais calcul. Comme ces politiciens, persuadés que leur succès dépend d’un marais sans conviction, évitent tout propos un tant soit peu abrupt, ponçant et limant leur vocabulaire, polissant leur sourire, ces bons apôtres ont fini par susciter une chrétienté qui ressemble à leurs timidités : dépourvue de nerfs, sans consistance, faible de squelette. Une chrétienté que la moindre chiquenaude jette à terre, que le plus vulgaire argument, s’il est asséné avec assurance, laisse sans voix. Nous ne le répéterons jamais assez : nous vivons dans un monde tragique qui refusera de nous entendre aussi longtemps que nous continuerons de proférer des douceurs onctueuses. Pour devenir des interlocuteurs respectés, nous devons commencer par nous respecter. Ni l’Ancien, ni le Nouveau Testament ne constituent des recueils de textes mièvres et les Prophètes n’ont jamais été, ne sauraient être des enfants de Marie. Leur Dieu est un Dieu terrible qu’on n’approche qu’avec crainte et tremblement, dont on n’ose pas même prononcer le Nom. Un Dieu qui ne se laisse pas regarder en face et dont la voix assourdit. Comme ce Dieu jaloux inspirerait-Il, devant une si grave question, une réponse invertébrée ? Elle sonne, au contraire, cette réponse, comme une provocation. Elle ajoute au scandale, elle épaissit le mystère, elle enfonce le couteau dans le cœur de l’homme. Tout le Livre de Job retentit, en effet, des gémissements, des protestations, des souffrances hébétées du Juste soumis, avec l’approbation de Yahvé, aux épreuves de la persécution et de la maladie. Il ne comprend pas, il n’admet pas cet innocent atteint dans ses biens, dans sa famille, dans son corps, il ne supporte pas que Dieu paraisse se jouer de lui. Aussi bien sa vertu n’est-elle ni de patience ni de résignation, mais de fidélité, c’est-à-dire de foi. Il geint, il se révolte, il proteste : pas un instant, il ne doute. Il affirme, dans le même mouvement de colère et de pitié, l’injustice du sort que Yahvé lui fait et sa foi en ce Dieu terrible. Cette espérance le sauve.

L’image de ce juste couché sur son grabat, le corps couvert de plaies et de boutons purulents, cette image de déchéance et de déréliction a hanté la chrétienté tant qu’elle se sentait la force de regarder sa foi en face. Elle exprimait, cette image, un scandale : elle montrait que le Mal n’était pas étranger à Dieu, qu’il participait, au contraire, du Verbe paradoxal, tout hérissé de mystères. Comme la nuit appartient au jour, comme la haine à l’amour, le Mal ne pouvait se séparer du Bien. Mieux ou pis, c’est selon : le Mal accouchait du Bien, comme pour Job, en suscitant la révolte et le refus. Parce que l’existence ne saurait n’être que cette horreur sans fin, sourdraient dans la conscience blessée à vif l’appel à une vie autre, le désir ardent d’une rédemption et d’une réconciliation. Voilà, mes amis, ce qu’un paysan du Moyen Âge savait d’instinct, l’ayant sucé avec le sein de sa mère : que Dieu n’était pas le bon Dieu des enfants sages, mais l’Être de toutes les ténèbres et de toutes les lumières. C’est cette connaissance qui les rassemblait, ces paysans, autour de l’échafaud d’un Gille de Rais, priant avec le monstre, pleurant avec lui. Le Mal, ils le savaient, désignait le Bien, comme la nuit est grosse du jour à venir. Réponse terrifiante, mais guère surprenante pour tous ceux qui se réclament d’Abraham, lequel consentit à sacrifier son fils. Il s’agit toujours de la même affirmation scandaleuse : la foi est d’abord une épreuve où le Mal joue sa partie. Il n’y a pas à l’ignorer ni à en détourner les yeux : il s’agit de demeurer fidèle dans l’espérance.

Le chrétien, cependant, possède une deuxième réponse, tout aussi terrible. Il croit — mais le croyons-nous  ? je veux dire : l’éprouvons-nous avec nos viscères, nos tendons et nos muscles ? — il croit que ce Dieu inaccessible, incompréhensible, hors de nos sens et de nos imaginations, hors de nos paroles, il croit, oui, que ce Dieu a pris corps humain, qu’Il est mort pendu à un gibet. Il tient que cette croix plantée sur une colline de Jérusalem et où un homme râle et suffoque, il veut croire que cette Croix signe l’Alliance Nouvelle. Avec ce Jésus qui délire, qui se sent abandonné, le chrétien croit cette absurdité que tous les Job, tous les innocents agonisent dans la même solitude apparente, dans une même obscurité désolée. Ce n’est plus un innocent qui, dans un effort ultime, cherche un souffle d’air, c’est la source de toute innocence, c’est la fontaine du Bien. Scandale inouï, qui abolit et qui transcende les scandales du monde. Il croit encore, le chrétien, il devrait le ressentir au fond de sa chair, que tous les persécutés, tous les affamés, les pestiférés et les damnés, se dressent avec ce Mort-là dans un même matin de gloire. Que Pâques n’est pas que la Résurrection d’un avatar d’Osiris, mais le surgissement de tout l’humain écrasé, sa levée en masse. Je m’étonne toujours que, ce dimanche-là, le plus vaste silence ne fige pas la chrétienté avant que retentisse un cri à fendre les montagnes : Christ est ressuscité ! Car c’est l’humanité qui surgit, ce matin-là, de son tombeau, s’arrache à son linceul. Pourquoi dès lors, mes amis, reculer, biaiser avec le Mal ? Serait-ce que nous ne croyons pas à ce que nous affirmons ? Que nous sommes rongés par le doute ? Que nous avons peur d’avoir été dupes ? Mais nous sommes libres de ne pas croire ! Et ne vaudrait-il pas mieux un athéisme rigoureux que cette mollesse dévote ? Car, au lieu de chauffer et de réconforter le monde, nous l’éloigner par nos mines chafouines et nos paroles doucereuses. Parce que nous n’osons pas regarder le Mal en face, nous le mettons à hauteur de notre médiocrité, dans les affaires d’alcôve, dans le sexe, c’est-à-dire partout où il ne risque pas en effet de nous bousculer, de nous rouler, de nous retourner. Notre foi tourne au formalisme, au moralisme. Elle se croit vertueuse quand elle s’abstient et se retient. Elle en oublie son premier commandement : s’exposer en Dieu, se perdre, risquer comme Abraham et Job, l’épreuve du feu. Elle en oublie cette croix dressée où tout, pourtant, commence pour le chrétien. Le Mal, pour un chrétien conséquent, qui sait que le Mal comme la Mort ont été vaincus, le Mal est d’abord l’appel des béatitudes. En protestant, en se dressant, le chrétien affirme la possibilité du Bien. Par sa soif de justice, le chrétien montre sa charité. Il communie avec le Christ. Il sait, ou devrait savoir, ce chrétien, que le Mal véritable est le désespoir, la tristesse métaphysique, et l’adoration des faux dieux. Voilà le Mal dont nous demandons à être préservés : non le malheur de l’épreuve, mais la déréliction de l’esprit. Nous demandons de demeurer, comme Job, fidèles dans l’épreuve.

S’il m’est arrivé de répondre à certains de mes interlocuteurs que leur argument contre l’existence de Dieu — la guerre, les famines, la mort — qu’un tel argument me semblait indigent, c’est que je leur parlais du fond de la foi chrétienne. Car non seulement le Mal ne dément pas Dieu, mais il le sollicite, au contraire… Il suscite le refus du désordre de ce monde, et il en appelle à un autre. Est-ce dire que le Mal ne nous atteigne pas ? Il nous bouleverse, il nous terrasse,. Du fond de l’abîme, nous levons les yeux vers la croix et nous croyons de toutes nos forces épuisées, que cette douleur scandaleuse possède désormais un sens parce qu’une douleur autrement incompréhensible l’a prise en charge, l’a relevée avec elle. S’il en est ainsi, me rétorquerez-vous, le Mal n’existe pas ou plus. Mais… nous le portons en nous ! Il est cette joie infâme qui se moque et ricane de l’humiliation, de la défaite humaines. Ou qui simplement s’en lave les mains. Il se tient dans le retournement de la joie, dans son refus du pardon, dans ce gel du cœur qui retient la pitié. Il est d’abord aveuglement, nuit choisie et entretenue. Il est la haine quand elle ne parle plus avec l’amour. Il est le désespoir satisfait, et qui se réjouit de son opacité. Il est le refus définitif. Il hante les tombeaux et il nie la Résurrection.


Crédit photoCreative Common

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