A l’encontre de ce qu’on dit parfois, l’Église a manqué rarement de charité. Au XIXe siècle en particulier, son embourgeoisement ne l’a pas empêchée d’être sensible à la misère et d’y porter remède autrement qu’en vœux pieux.

Chaque chrétien, bien sûr, a été à un moment ou à un autre coupable de lâcheté, détournant le regard de son prochain en difficulté. Mais les mystérieuses compensations de la grâce ont fait que l’incurie des uns était souvent rachetée par la sollicitude des autres …

Plutôt que de charité, l’Église a manqué d’intelligence, de réflexion, de culture. Elle a renoncé à penser ce qu’elle vivait, aveuglement qui a conduit sa charité à entretenir le mal au lieu de le guérir.

Il n’est pas sûr que la situation ait beaucoup changé. Soucieux de comprendre leur temps, les chrétiens ont certes mieux dégagé les voies d’un engagement efficace. Si au XIXe les causes de la détresse ouvrière leur échappaient, celles du dénuement du tiers monde trouvent aujourd’hui en eux de vigilants analystes. Mais ils restent aussi démunis devant une autre faim que l’époque moderne a vu naître et qui, après s’être nourrie de faux-semblants ruineux, atteint maintenant son maximum : la faim du sens.

Ce n’est pas un hasard si les deux faims révèlent la même carence dans l’Église. Ici et là, il s’agit d’un identique angélisme :.mépris de la terre, dédain de l’incarnation, ignorance de l’histoire. L’éternel est opposé au temporel. La grâce se veut hostile à la nature. La foi se déclare étrangère à l’intelligence.

Il faut se rappeler l’effarante définition qu’on donnait il n’y a pas si longtemps du mystère : une vérité qu’on ne. doit pas chercher à comprendre. Le dogme était présenté comme un ensemble de formules d’autant plus adorables qu’elles étaient hermétiques.

Cette inintelligibilité de la foi, fruit d’une paresse de la raison, constitue un scandale aussi grand que l’incompréhension de la misère du monde. Un amour de Dieu que ne structure pas la réflexion est aussi vulnérable qu’un amour de l’homme pétri d’intentions aveugles.

Il ne s’agit pas d’aménager les abords de la foi de manière à en faciliter l’accès, comme si à un certain moment le croyant devait lâcher prise pour plonger dans l’absurde. On ne saurait envisager non plus une foi totalement rationalisée, ce qui conduirait à une absurdité non moins évidente, quoique plus subtile.

Dieu n’est pas réductible à sa créature, mais il lui est ouvert. Il déborde infiniment toute investigation, mais convie inlassablement à la quête. Dans l’homme lui-même, que serait un amour qui ne souhaiterait pas mieux connaître pour mieux aimer ?

Loin d’effaroucher Dieu, les chrétiens satisferont son attente s’ils acceptent à nouveau de confesser leur foi avec toutes les ressources de la raison et s’ils avancent dans l’abîme de la sagesse suprême avec la même confiante humilité que le fils prodigue rentrant à là maison du père.

Ils répondront du même coup à l’attente d’un monde orphelin, anxieux de savoir ce qui fait battre leur cœur de misère et de gloire.


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