Nos plus vieux mots

La Dame de Brassempouy ou à la CapucheLa « Nuit des temps » sait ce qu’elle dit : le passé, dans ses profondeurs, nous est inaccessible. Que savons-nous des premières tribus qui arrivèrent en Europe et s’y répandirent ? Peuples primitifs, plus étrangers que tous les étrangers ; le temps sépare plus que l’espace, qui n’est pas invincible : nous pouvons rejoindre d’un coup d’avion les aborigènes d’Australie et, de surcroît, vérifier que la civilisation met des montres au poignet des sauvages. Mais les millénaire dressent une infranchissable muraille entre nous et ces gens des commencements de l’histoire, peu initiés à l’écriture, et qui n’ont laissé que de faibles traces d’eux-mêmes. Que pensaient-ils ? Que se disaient-ils ? Les pierres qu’ils amoncelèrent, les fragments d’outils que nous regardons dans les musées ne dissipent pas beaucoup leur énigme.

Nous cherchons des signes, mais sans forcément viser les bons endroits. Les plus anciens tessons de cette humanité engloutie, nous les possédons nous-mêmes. Où donc ? Dans quelle partie de la maison ? En nous, et en ce que nous avons de plus apparemment fugace, de plus frêle, notre langage. Quelques-uns de nos mots remontent tout droit au grand fond des siècles. Prononcez seulement « Babylone » ou « labyrinthe » : ce sont des noms vieux de quarante siècles.

Les œuvres de pierre s’écroulent, les empires disparaissent, les hommes retournent à la poussière, mais certaines de leurs paroles subsistent, préservées de l’usure des choses, de la ruine des ambitions matérielles et du passage des générations. « Babylone », « labyrinthe », les mots ont volé de bouche en bouche, échappant, comme par ruse ou par légèreté, au grand oubli où presque tout s’enfonce. Subtile fidélité, qui soudain comble l’immense fossé entre l’homme d’aujourd’hui et celui de la plus haute histoire !

Et quand je dis des mots aussi communs que « mère » ou « père », je parle encore la langue primitive, antérieure à nos langues vivantes et à celles réputées mortes, puisqu’elle est la source dite indo-européenne d’où sont sorties, comme par explosion, les langues qui formèrent plus tard le latin, l’anglais, l’espagnol, le russe. Certes, de l’une à l’autre, le mot s’est déformé : mater, Mutter, mère, madre, mais il a partout gardé sa chose exquise, le « m » initial qui le fond en murmure. Cette lettre qui a pour propriété singulière de s’émettre sans qu’il soit indispensable d’ouvrir la bouche, lettre indistincte, intime les peuples archaïques l’ont spontanément choisie pour nommer la mère et suggérer l’intériorité que nous avons avec celle qui nous porte, nous allaite, nous garde longtemps dans ses bras ; on l’invoque dans ce qui n’a pas besoin d’être un mot et s’exhale dans le bonheur d’un gémissement. Ils ont aussi fait que le nom de « père » commence également par une labiale, mais qui éclate, s’articule, se presse vers l’intelligibilité de la parole, pose déjà les prétentions de la voix haute qu’exige la raison.

Cette douceur instinctive du nom maternel et cette nette élocution du nom paternel, avec tout ce qu’elles contiennent de sagesse, d’émotion, de bien être, de savante distinction entre les deux parentés, sont celles des millénaires avant d’être les nôtres.

Invincible constance de ceux qu’étourdiment nous pensions abolis. Écoutons-nous, notre voix se fait l’écho de paroles lointaines qui roulent dans la profondeur des temps. Nous ignorons comment ces gens s’habillaient, chassaient ou priaient. Mais quelques mots, quelques syllabes nous restituent des bribes de leurs conversations. En ce souffle, si perceptible, nous reconnaissons des hommes, d’emblée fraternels.

Illustration : La Dame de Brassempouy, appelée aussi Dame à la Capuche est un fragment de statuette en ivoire. Datant du Paléolithique supérieur (Gravettien, 29 à 22 000 ans BP), elle constitue l’une des plus anciennes représentations de visage humain. Source : Wikipedia.

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