A une jeunesse désabusée

Mon jeune ami, tu me dis que vide est la vie. Tu as abandonné ton Église et tu dédaignes les idées et les livres. Te voilà quêtant du côté de quelque Orient… Ceux qui s’activent autour de toi avec, ces effrontés, un air heureux, tu les regardes de haut ; t’estimant le plus détrompé des hommes, tu te poses en solitaire devant cette société de dupes et te voilà perdu d’amitié, et non seulement d’idées. Comment frayer avec des gens que leur aveuglement te rend méprisable ?

Vide est la vie ! sais-tu que ce cri de dénuement n’est poussé que par les riches ? Chez les paysans d’autrefois, aucun moyen de se cultiver l’esprit. Platon ou saint Augustin étaient des inconnus. Le foyer ne possédait qu’une Bible. La journée achevée, ces gens l’ouvraient au hasard, épelaient quelques versets et méditaient gravement. Entre eux et les mots pris au hasard ; ils établissaient d’étranges correspondances. Du verset sortaient des signes, du sens, bref, la grande voix de Dieu.

Ces gens étaient riches d’un seul livre, et toi, dans l’hypertrophie monstrueuse des informations, tu es pauvre. Ce n’est pas de ta faute. L’abondance engendre la satiété. Tant de faits et d’idées se nuisent, se mènent une guerre sournoise dont l’issue est proclamée par les soupirs du lecteur découragé, qui ne lit rien : le chaos l’effraye et ce torrent de paroles enchevêtrées où il ne trouve plus trace de conversation, mais le flot barbare de voix inintelligibles, toutes insignifiantes. Mais la différence entre les riches que nous sommes et les pauvres dont je te parlais tantôt est plutôt que ceux-ci prenaient la précaution de donner beaucoup avant de recevoir. Leur désir, leur foi, leur patience, leur pouvoir de jugement ordonnaient un incident de la vie à la parole de Dieu ; leur imagination les aidait à ajuster une journée à un verset.

Toi qui dit que ni Dieu ni les hommes n’ont rien à te donner, c’est que tu n’as rien à leur offrir. Tu sais, les idées, les choses et même les dieux sont comme les gens : on ne doit pas les voler. Ils veulent qu’on les aborde avec des rites, des sentiments ; ils demandent à être honorés, servis, salués avant que de se rendre utiles. Si tu attends que tout te vienne, tu romps le contrat et, d’ailleurs, ce n’est pas attendre. Dans le peuple juif, attendre quelqu’un consistait, au contraire, à se précipiter au-devant de lui sur la route, et il eût été d’une suprême grossièreté de le laisser entrer en restant assis.

Vide est la vie ? Eh bien, fais comme ces Juifs ! Lève-toi et va à la rencontre. Fais comme ces paysans, joue le coup de la rareté. Prends un seul livre, et dans ce livre une seule page, comme si elle était la seule rescapée d’un immense naufrage littéraire. Puis lis, comme tu le ferais de l’unique texte écrit par des hommes. Et tu entendras dans ta pathétique et lente lecture, les paroles sensées qui remplissent la vie. Tu t’en doutes, il n’y a pas un pauvre et un riche, où l’un reçoit et l’autre donne. Il y a deux homme qui échangent. Les autres n’existent que dans la mesure où nous leur conférons un principe d’existence. C’est le lecteur qui fait l’écrivain, s’il est vrai que l’écrivain fait le lecteur. Vide est la vie ? Sans réciprocité, parfaitement. Ne te mets pas au nombre des voleurs. Quand tu demandes, donne un peu et souviens-toi que « cela te sera rendu au centuple ». à ce taux-là, ne parle plus de nullité de tout. Tu serais mauvais mathématicien.


Illustration : Youth, galerie Flickr de Never Edit.

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