L’heure du changement

« Quand l’ange de la nuit s’en va et que l’ange du jour n’est pas encore venu, à l’heure du changement d’ange, l’homme connaît une grande angoisse. »

The Angel 2, galerie Flickr de aelena

Ces quelques mots du Talmud m’ont instruit sur l’heure du changement d’ange. Avant moi, d’autres hommes avaient connu cet instant. Je ramassais alors les brisures de mon espérance, parce que ma vie ne suivait pas le cours prévu. J’avais trente cinq ans. La grande souffrance est imprévisible, nous n’y sommes jamais préparés : elle vient du côté de l’amour et non des sources du mal. Nous guettons l’ennemi qui pourrait venir du désert, le veilleur de la nuit s’est retiré et, seuls sur le rempart tandis que nous nous gardons du mal venu d’ailleurs, la souffrance nous attaque de l’intérieur, elle vient de notre dernier refuge : nous sommes acculés à nous-mêmes et il n’y a pas de repli. Nous demeurons seuls, nous ne savions pas que c’était cela notre vie : rien que seuls.

Cela m’arrivait à moi qui m’était juré de ne jamais devenir un chien errant. J’avais auparavant médité sur le nomade et le désert. Au temps de la sérénité, dans nos paroles dépouillées, nous gardons, même si nous paraissons renoncer à tout,  la noblesse de l’attitude et du paysage. L’errance du nomade est assez vaste pour nous laisser croire que nous avons quitté les demeures confortables, le chien errant, lui, ne garde rien ni du nomade ni de l’errance. C’est un chien sur le bitume, un chien mouillé, il pleut à ces moments là. Ces images disent l’angoisse où se pressent toutes les questions insolubles de l’existence et celle qui traverse toutes les autres : est-ce que je vais m’en sortir ?

L’enseignement sur la foi et sur la prière nous prépare mal à cet extraordinaire passage où l’angoisse a pris le relais de l’espérance. Les chrétiens franchissent allègrement la vallée du Cédron  et, de la nuit de Gethsémani se retrouvent, comme si de rien n’était, au petit déjeuner  du matin de Pâques, avec chocolat et brioche, servi sur le tombeau vide. Pour ma part, je suis devenu l’homme du samedi saint, c’est mon jour, je le célèbre toute l’année. La mort est la mort et la vie n’est pas la Résurrection. On découvre, après la mort d’un homme, qu’on ne le connaissait pas vraiment : trop de questions n’ont pas été formulées. Jésus est l’inconnu de l’Évangile et le mystère de Dieu reste inexploré.

La foi qui ne se raconte pas d’histoires est un entre deux et, si l’on veux garder l’image, on pourrais dire entre-deux anges : l’ange du réconfort de l’agonie, certitude de devoir mourir, et l’ange de la proclamation de la Résurrection, la plus belle des incertitudes. Ne pas manquer l’heure du changement d’ange, elle est pour moi inoubliable ; elle est vraie je ne puis douter que c’est ainsi : de ce moment d’évidence, le grand mystère de Dieu développe son infini. Il m’est donné d’en percevoir l’espace, puisque je m’en tiens à distance.

Je me demande si l’Écriture, que nous disons être la Parole de vérité, n’a pas reçu son nom, non de la vérité, mais de l’heure vraie où elle s’est inscrite ? La vérité ne peut être dite, à chacun de raconter, comme une aventure singulière, son combat, non pour la vaincre, mais pour l’accueillir. L’ange du combat de la nuit quitte Jacob au matin, il le laisse blessé. Jacob n’a pu atteindre la vérité, mais il est devenu fort de la lutte même où Dieu s’est révélé inaccessible. Elles nous aveugles les certitudes de midi, quand l’ombre elle-même se fait trop précise. L’heure vraie demeure obscure. Redouter surtout trop de lumière.

Quand à l’ange du jour, la merveilleuse surprise c’est qu’il existe. Il se montre dans l’intérêt renouvelé d’être vivant aujourd’hui, blessé, instruit, rajeuni. A ceux qui aiment, je ne dirai pas son nom, car ils le connaissent ; à ceux qui sont dans la tristesse de ne pas aimer, je le tairai aussi, il est prématuré pour eux de l’entendre. Son nom est unique dans la vie de chacun. Cet ange n’est pas comparable. L’Évangile le nomme, mais ne dispense pas de l’attendre pour le découvrir peut-être. Il est subversif et joyeux comme la liberté, terrible comme l’avenir. On ne peut anticiper sa venue. Certains, qui se sont donné la mort, l’ont attendue en vain. Comme tout cela est grave ! Dans nos vies, les anges vont et viennent. Demeure l’imprévisible.

[PhotoCC]

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