La prière dans la foule

"Beggar", galerie Flickr de Lennart Huizing

“Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville quand on sait se promener et regarder ?”

Cette notation de Baudelaire dans le Spleen de Paris, je la fais mienne. Que de pauvres êtres les rues de la capitale offrent à notre regard ! Ils nous rappellent, serions-nous tentés de l’oublier, sinon le mal lui-même, toujours la souffrance, du moins la marginalité. Et encore, ce ne sont pas les plus terribles, que cachent l’asile, la prison, l’hôpital, mais celles, banales, qui se proposent à tout passant.

C’est alors que, spontanément, un cri, une prière, montent au cœur des croyants, devant la détresse d’autrui. Un souvenir remonte à la mémoire. Poignant. C’était il y a quelques années lors d’une exposition sur l’art forain. Un place de village avait été reconstituée  avec les attractions d’une fête : tirs, boutiques à massacres, et cette fantasia de grands chevaux blancs de manège qui surgissent cabrés, hors de la pénombre de l’entrée. Et soudain, extraordinaire, l’apparition (je ne puis parler autrement), à l’angle d’un orgue de Barbarie, d’un fantôme. Perdu dans un pardessus délavé qui lui bat les chevilles, pieds nus dans des godillots, cheveux ébouriffés, visage couturé de plaies, œil éteint, un adolescent. Dix-sept ans peut-être. Il restait devant le limonaire, envoûté, rythmant la musique de la main. Plus tard, tentant de grimper en vain sur le carrousel en marche. Un moment d’inattention de ma part et il disparut de mes yeux à tout jamais.

Qui était-il ? J’ai pensé au poème de Verlaine sur Gaspard Hauser : « Suis-je venu trop tôt ou trop tard ? Qu’est-ce que je fais en ce monde ? O vous tous ma peine est profonde ; priez pour le pauvre Gaspard ».

La prière cependant est parfois difficile devant une telle misère qui vous saute à la gorge, plus terrible encore que celle que j’ai dépeinte cette enfant handicapée, cette clocharde dont les jambes exhibent d’affreuses plaies, cette prostituée ivrogne qui vocifère à tue-tête.

Nous savons bien que Dieu n’est pas l’auteur du mal et qu’il reste, à nous, de nous y opposer de toutes nos forces, de vêtir ceux qui sont nus. La prière de Baudelaire ne nous convient pas tout à fait qui conclut son texte par l’invocation : « Seigneur, ayez pitié des fous et des folles ». Et cependant ne négligeons pas ce « soupir de la créature accablée », le fût-elle par la vue du malheur des autres.

Et Baudelaire aujoutait : « O Créateur ! Peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire ». Non, quelles que soient pour nous les apparences, il n’est pas de monstre pour Lui. Un vers chante souvent dans ma mémoire quand je déambule dans la foule : « Je vais parmi les fils et les filles de Dieu ».

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