La Vierge à Midi

9h30, laudes tardives : Seigneur ouvre mes lèvres et ma bouche publiera ta louange… Sourire désabusé, j’ai la prière sèche, un peu amère, disciplinée. Les mots, les gestes s’enchaînent comme ceux d’un vieux soldat qui, les pieds dans la boue de son trou de fantassin, se rase chaque matin sans trop savoir pourquoi. Au moins ne me sera-t-il pas reproché d’aller au festin pour les mets servis plus que pour l’hôte qui m’invite.

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint Esprit… Sans cesse, je me heurte à mes limites, créature jetée dans le temps à la recherche de Celui qui est en dehors du temps. Surtout rester au poste ! A défaut d’avoir reçu la grâce d’oraison, demeurer fidèle, disponible, orienter le désir. Notre Père qui est aux cieux… Le bréviaire se referme, ma prière se fait cri et appel : « Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, prends pitié de moi pécheur ».

Et quand, serein, apaisé, mon regard se pose sur la petite vierge d’ébène que ma tribu a surnommée, je ne sais trop pourquoi, Notre-Dame d’Osmonde, c’est les mots de Claudel[1] qui résonnent dans la maison silencieuse.


Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.
Midi !
Etre avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, mais seulement chanter
Parce qu’on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée
En ces espèces de couplets soudains.

Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,

La créature dans son honneur premier
Et dans son épanouissement final,
Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin
De sa splendeur originale.

Intacte ineffablement parce que vous êtes
La Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance
Et le seul fruit.

Parce que vous êtes la femme,
L’Eden de l’ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le cœur tout à coup et fait jaillir
Les larmes accumulées,

Parce qu’il est midi,
Parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,
Parce que vous êtes là pour toujours,
Simplement parce que vous êtes Marie,
Simplement parce que vous existez,

Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

Notes

[1] Paul Claudel, La Vierge à midi – Poèmes de Guerre, N.R.F., 1914-1915.

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