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« Celui qui est »

La petite fille demandait un jour au vieil homme : « Grand-père, qu’est-ce que l’éternité ? » Et lui, après avoir réfléchi, lui a répondu : « Imagines, mon enfant, que la terre entière soit un globe de bronze. Et que tous les mille ans un oiseau, en passant, l’effleure de son aile … Eh bien quand, par ses passages, la terre serait tout usée, l’éternité ne ferait que commencer ! »

Cette anecdote pourrait nous convenir à tous, tant nous sommes démunis pour penser l’infini. Les hommes vont comme des somnambules, le temps de leur fugitive existence, en oubliant qu’ils errent au bord des gouffres sans nom de l’espace et du temps, dans le silence opaque de l’empilement des siècles.

S’il ose s’arrêter un instant et tente de remonter sa lignée de générations en générations, l’être humain se perd très vite dans le vertige tourbillonnant des vies qui se sont succédées pour produire la sienne, de l’histoire à la préhistoire et jusqu’aux balbutiements des civilisations, jusqu’aux créatures simiesques qui s’avançaient prudemment dans la savane. Et même à ce moment, la terre était très vieille car ces êtres venaient après des millions d’années, des petits lémuriens bondissant furtivement dans les branches. A l’aube du projet d’humanité, ceux-ci étaient déjà les héritiers d’un passé inouï fait d’époques cyclopéennes, de monstres biologiques qui avaient brouté, tué et bramé sur la terre durant des millions et des millions d’années ; et ceux-là aussi héritaient d’une terre follement ancienne qui avait tourné jour après jour dans les époques incompréhensibles de la préparation de la vie … et encore avant, elle avait grandi dans des soubresauts, jusqu’à ce que, à force d’usure, en remontant dans le brouillard éperdu de l’immensité du temps, on se perde dans la lumière des lumières du début.

Devant nous, vers le futur, des millions, des milliards de siècles attendent dans les replis du temps, d’exister, de se déployer, sans cesse, sans rémission, sans jamais de fin jusqu’à ce que la pensée s’effraie et se fige et que les mots même se découragent quand on réalise qu’il n’y aura pas de terme au temps et que l’univers va durer toujours … toujours.

Comme il n’a jamais pu commencer, tant il est vrai que le premier instant du monde est un instant d’éternité – qui ne peut être un « début ». Pour envisager un commencement, il faudrait concevoir ce qu’il y avait avant le début. .. , et cela n’est tout simplement pas formulable et pas pensable. Sous la voûte du ciel que rien ne borne, le gouffre de l’espace s’ouvre en un abîme insondable, sur un vide effroyable, parsemé d’objets si lointains, si distants entre eux, si différents qu’ils ne peuvent être de même rang – planètes, étoiles, galaxies, métagalaxies, objets monstres aux propriétés si étranges, si puissantes que l’on ne peut les décrire clairement.

Et ce gouffre est sans fin, sans commencement, mystère des mystères dans la nuit qui ne finit pas. Dans cet océan-univers, l’espace ne veut rien dire car il est infini. Le temps ne signifie rien non plus. Il est sans terme. Et cette immensité inommable, c’est l’éternité.

Des événement se produisent et meurent, d’autres apparaissent puis se transforment et disparaissent, d’autres encore surviennent chacun dans sa hiérarchie, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, de la microseconde à la lenteur géologique. Des époques et des êtres se succèdent, des races naissent et disparaissent, des civilisations sombrent, tout se déroule dans l’océan sans limite, dans la statique éternelle, à la dérive jusqu’à l’épuisement de l’énergie, qui d’ailleurs ne peut survenir.

Et cela n’a aucun sens. C’est un phénomène à l’abandon, dans lequel vit une poussière infinitésimale, rampant à la surface d’un globe microscopique, au fond d’un tourbillon éperdu dans les amas de galaxies.

Cette poussière qu’est l’homme pense et réalise avec désespoir que sa condition est absurde. Mais, comme toujours, il faut retourner la situation pour pressentir la solution de l’énigme et sa grandeur. L’éternité est à la mesure de Dieu, qui n’a ni fin ni commencement, et qui, comme il a été dit à Moïse, « Est celui qui Est » la vie même pour toujours et partout. Et Dieu emplit l’espace et le temps, est l’espace et le temps. Et les événements qui surviennent sont tous liés et groupés par le Sens, exprimant tous la gloire de Dieu.

Et la petite poussière, qui rampe sur son globe perdu, peut relever la tête et prier de reconnaissance. Les grands nombres, l’infini, les gouffres incommensurables ne sont à sa mesure que s’ils se réfèrent à Lui dans sa gloire, à son Dieu dans sa puissance absolue.

Car si l’univers est vide, alors rien n’a de sens dans cette statique d’éternité à la dérive, et tout est poussière et cendre. Mais empli de la gloire de Dieu, alors c’est la somptueuse, l’incomparable et l’unique œuvre de création, et c’est l’éternité de la Vie.


Illustration : Spiral Galaxy M66, galerie Flickr de Hubble Heritage.

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