Par le vent d’est frappant à ma porte, par les arbres dénudés dont les ramures se plantent dans le ciel, ce matin j’entends venir l’hiver. Après l’été et son trop plein d’activités et de rencontres, après la rentrée de l’automne, voici le temps de la solitude, de la jachère, ces longs mois où je mets ma terre en repos. Je me retire quelques heures chaque jour, j’hiberne pour mieux écouter.

Je sais le privilège de ma situation. J’ai de la chance, disent bon nombre. Pas de doute. Qu’ils ne s’imaginent pas cependant que cela se fait comme par enchantement… Mais il y a bien longtemps j’ai cessé d’expliquer, de justifier. La clef de tout : tenter au maximum de ne rien mettre entre soi et son désir d’échapper à la tourmente. Un jour, une porte s’entrebâillera et vous pourrez vous y engouffrer.

L’hiver approche lentement. Le silence qui l’accompagne amène avec lui son lot de nostalgie. Les blessures se ravivent. On se remémore ceux que l’on croyait proches et qui s’en sont allés sur la pointe des pieds, on se voit vieillir — les enfants déjà en secondaire ! — on voudrait tant arrêter la course folle et goûter chaque fraction de temps dans sa nouveauté, chaque bruissement d’herbe, chaque cri d’oiseau, chaque parole des êtres aimés.

Quand l’hiver vous envahit au point que l’extérieur et l’intérieur semblent se réunir en un seul corps, la mémoire et la fraternité percent votre horizon. Strate après strate, l’être se débarrasse de sa fâcheuse propension à tout ramener à lui-même, il s’abandonne. Tel l’écheveau, il se dévide parfois jusqu’à ce point alpha et oméga où plus rien n’a d’importance que d’être présent.

Lorsque dans le petit matin frileux, un homme se met à battre la campagne où à flâner dans la ville qui s’éveille, s’il sait entendre, il saisira dans le même Verbe la douleur des enfants du Darfour et d’ailleurs, le bonheur du premier « je t’aime » murmuré et plus lointaine encore cette voix immémoriale qui lui rappelle qu’il est vivant parmi les vivants.

L’hiver n’est pas seulement une saison, la fin de l’année, c’est un commencement. La nature en son dépouillement ultime fait écho en nous à cette Parole initiale, à la fois silencieuse et chaotique, une et multiple, sur laquelle nous grandissons. Accueillir l’hiver, c’est consentir à descendre au fond de ses propres crevasses et retrouver cette genèse avant toute genèse qui stagne en nos abîmes. Quand tout se tait, nous pouvons à certaines heures percevoir une sorte de « bruit de fond », un lieu mystérieux qui préside à toute aurore et à toute nuit et qu’aucun mot ne peut circonscrire.

La vie intérieure naît de cette présence à l’abandon premier, de ce « lâcher-prise » qui permet tous les possibles. Pour cette raison, avec son avidité féroce, l’hiver est pour moi un rite initiatique. Désarmé devant le monde et ses incertitudes, j’en appelle aux bourrasques et aux tempêtes : qu’elles me donnent un peu de force afin d’accueillir demain les premières turgescences du printemps.

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