Je suis frappé de l’évidente simplicité de l’islam ne proclamant qu’un dogme : l’unicité et la transcendance radicale de Dieu. De son universalisme également puisque l’islam reconnaît et absorbe les révélations antérieures, la juive certes, mais aussi la chrétienne. Je n’éprouve donc nulle peine à concevoir que tant d’homme succombent à la fascination de cette simplicité théologique, qui allie l’intuition de la radicale séparation d’un Dieu qui ne se laisse ni penser, ni imaginer, ni représenter d’avec l’humanité, tout en maintenant avec force sa proximité, telle du reste qu’Allah fonde et soutient le réel, l’existence n’étant, pour nombre de mystiques musulmans, que le reflet et comme l’ombre portée de l’Essence.

D’où provient alors ma secrète résistance à cette lumière impitoyable rendant à la divinité sa pleine majesté et la plénitude de son mystère ? Non certes, comme d’autres, du divorce évident entre la hauteur de cette théologie, sa largeur également, et l’état social autant qu’économique des pays islamiques. Ni la difficulté de l’islam à se réconcilier avec la modernité ni même la condition faite à la femme, pas davantage le conservatisme et le ritualisme de ces communautés ne fondent mon secret refus.

Non, ce qui en moi résiste à la fascination intellectuelle, c’est l’irrationnelle certitude que Mahomet s’est mépris sur ce que, dans notre foi, il a pris pour du polythéisme, je veux dire le mystère trinitaire. Dieu en trois personnes. Les primitives Églises ont buté contre cet obstacle. Si j’écris ces lignes, c’est dans l’espoir de lire dans mon cœur ces obscures raisons qui me retiennent, contre l’évidence, dans la maison chrétienne… L’humanité pressent, appelle l’existence de Dieu. Conscients de leurs limites, les hommes refusent, dans le même mouvement spontané, à imaginer cet être qui fonde l’être. N’est-ce pas blasphémer que seulement l’invoquer ? Renoncer à rien connaître de lui, s’incliner devant son mystère : ceux-là même qui se proclament incroyants admettent cette humilité. Si Dieu existe, il a mieux à faire que de se mêler de nos boiteuses destinées. L’état du monde témoigne du reste assez de son indifférence . Un Dieu s’il en faut un , mais étranger à la création, retranché dans son mystère.

Ce que me suggère à moi le mystère trinitaire c’est, au contraire, l’implication de Dieu dans la trame même de notre destin singulier ; ce scandale, la souffrance, l’injustice et la mort, seul un scandale plus vertigineux parvient à l’abolir, la passion et la mort de Dieu. C’est cela, chrétiens, que ces croix dressées aux carrefours de nos routes, élevées au dessus de nos villages et de nos villes, voudraient nous rappeler. Dans sa simplicité, l’islam affirme que c’est insulter Dieu que de lui conférer une apparence humaine. Et c’est bien ainsi que tant de nos saints l’ont compris : insulte il y a et scandale. Mais c’est Dieu lui-même qui profère l’insulte et qui, suscitant un scandale plus terrible que le scandale d’une agonie d’enfant, retourne toute la dialectique du mal. Par et dans la passion du Fils crucifié, c’est la toute puissance du Père que nous découvrons, éclairés que nous sommes par l’Esprit qui les unifie et nous réunit.

Mais ce serait tout ignorer du christianisme cependant que de réduire sa théologie à un polythéisme ternaire. Ce qui s’opère sur cette colline du Golgotha, dans la sueur d’angoisse d’un Dieu immergé et comme noyé dans une création contaminée, c’est véritablement le salut du monde. Dans cette nouvelle alliance , la promesse s’accomplit : le mal se trouve non pas aboli mais transcendé. Il change brutalement de signe : il disait le désespoir et se voit contraint de crier l’espérance. Chaque goutte du sang de l’innocence magnifie les souillures d’une humanité soudain délivrée d’elle-même.

Aussi le chrétien célèbre-t-il, au matin de Pâques, bien davantage que la résurrection du Fils : il fête en Christ ressuscité l’exaltation de toute chair réconciliée avec elle-même par le sang du Crucifié. Dès lors, ce n’est pas tant une divergence théologique qui me tient éloigné de l’islam. Ou si théologie il y a, elle embrasse l’univers en son entier, depuis l’enfant soudanais que, cloué dans mon fauteuil, je regarde mourir d’inanition jusqu’à cette vieille paysanne chinoise dont les rides expriment l’extrême lassitude. Je vois bien que l’islam dit le sens avec une économie de moyens proprement admirable. Mais il se tait sur l’absurdité où, justement, s’enracine la quête chrétienne.

La foi, répétons-nous depuis deux millénaires, n’est rien sans la charité. Je dirais, moi : c’est dans et par la charité que la foi se manifeste chez un chrétien. Adhérer au Christ Sauveur, c’est non pas se soumettre à la volonté divine, c’est participer, en communiant dans le mystère trinitaire, à l’œuvre du salut. Tout comme l’amour de Dieu se révèle dans la passion du Fils, la foi du chrétien se démontre dans le mouvement de la charité. Dans la chair mutilée de Dieu coulé dans un corps d’homme, la promesse s’accomplit, et c’est aussi dans le regard du prochain, lequel éveille à la foi, que le chrétien trouve à s’accomplir. Parallélisme rigoureux entre, d’une part, la circulation interne du mystère divin et le mouvement de la foi qui, d’un cœur à l’autre, illumine l’esprit. Je n’ignore certes pas que l’islam prône l’aumône, ordonne la justice. J’affirme seulement qu’il s’agit pour un chrétien conséquent, d’une exigence autrement pressante. Il ne lui suffit pas, en effet, pour se sentir quitte, d’agir selon la justice, ni même de venir en aide aux nécessiteux. Il lui est expressément demandé de s’abîmer dans son prochain comme le Christ s’est abîmer dans l’humaine condition, jusqu’à la mort. De l’aimer, ce prochain, comme il s’aime lui-même…

Qu’on veuille bien m’entendre : je ne prétends pas me livrer à un apologie du christianisme, je ne tente pas de démontrer sa supériorité ni sur l’islam ni sur aucune religion. Je demeure persuadé, au contraire, que des hindous, des bouddhistes vivent une expérience spirituelle plus authentique et plus profonde que la mienne. Non, ce que je tente d’élucider, ce sont les motifs de ma fidélité. Et j’éprouve d’autant plus de tristesse à me les avouer qu’ils jettent une terrible lumière sur moi-même. Car c’est peu dire que je ne vis pas dans la charité — et combien de chrétiens y vivent ? —, il me semble même que c’est proprement invivable. Non que cet échec m’accable, loin de là, car l’essentiel demeure, je parle de l’exigence.

C’est ici, sans doute, que je trouve le point le plus ferme de ma fidélité. Je sens : tout mon corps, par chacune de ses terminaisons nerveuses, éprouve que la mort de Jésus a fait éclater en mille morceaux un monde fini, qui s’ouvre depuis sur l’éternité. Il n’y a plus de distance : tout communique avec tout, tout se rejoint, de l’atome aux systèmes cosmiques les plus éloignés. Planter un arbre, cueillir une fleur, échanger une caresse, panser une plaie : nous demeurons dans un monde consacré. L’histoire prend un sens autre que celui qu’y lisent les (derniers) marxistes, car notre salut s’y inscrit. Les morts mêmes participent de ce mystère et pas un enfant n’exhale, à l’autre bout de la planète, son dernier soupir sans que les cieux retentissent d’une clameur de colère. Dans et par le sang du Christ, nous sommes devenus solidaires et proches, enfantés en esprit une seconde fois.

Si la simplicité irréfutable de l’islam ne me séduit pas, c’est peut-être qu’elle m’apparaît trop simple pour un monde devenu trop complexe. Il est trop tard, je pense, pour s’arrêter, fût-ce pour adorer Dieu. L’heure avance, l’aube rosit l’horizon : il s’agit de proposer au-delà de la fatigue. Se soumettre ? L’humanité a eu des millénaires pour s’incliner : Dieu gémit aujourd’hui dans le prochain blessé. C’est aussi pourquoi je plains ces chrétiens craintifs qui rêvent de revenir en arrière. Comme si la chrétienté, depuis deux siècles, n’avait pas assez vécu à l’arrière ! Mais de quoi ou de qui devrions-nous avoir peur, quand nous détenons l’arme la plus formidable qui soit : la liberté de l’homme ? Quand nous sommes sollicités de partout, appelés à chaque heure, à chaque minute à manifester notre foi ? Nous en sommes à vouloir restaurer une loi morte, à promulguer de nouveaux codes, alors qu’on espère de nous que nous montrions notre amour ! La crise , dites-vous, le chômage, l’inflation… Un peu de décence, mes amis ! C’est d’une autre crise qu’il s’agit, autrement décisive, et qui dure depuis les commencements du monde. Il s’agit de la crise, autant dire du pour quoi nous vivons. Il n’y a rien, ne vous en déplaise, à restaurer. Il y a tout à inventer. Car c’est cela l’exigence de la foi chrétienne : l’invite pressante à partir toujours plus loin. A laisser les dogmes et les rites aux impotents. Le contraire de la soumission, ce que signifie, très précisément, islam.


Crédit photo : Muslims at prayer, galerie Flickr de Vince MillettCreative Common.

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