“Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville quand on sait se promener et regarder ?”
Cette notation de Baudelaire dans le Spleen de Paris, je la fais mienne. Que de pauvres êtres les rues de la capitale offrent à notre regard ! Ils nous rappellent, serions-nous tentés de l’oublier, sinon le mal lui-même, toujours la souffrance, du moins la marginalité. Et encore, ce ne sont pas les plus terribles, que cachent l’asile, la prison, l’hôpital, mais celles, banales, qui se proposent à tout passant.
C’est alors que, spontanément, un cri, une prière, montent au cœur des croyants, devant la détresse d’autrui. Un souvenir remonte à la mémoire. Poignant. C’était il y a quelques années lors d’une exposition sur l’art forain. Un place de village avait été reconstituée avec les attractions d’une fête : tirs, boutiques à massacres, et cette fantasia de grands chevaux blancs de manège qui surgissent cabrés, hors de la pénombre de l’entrée. Et soudain, extraordinaire, l’apparition (je ne puis parler autrement), à l’angle d’un orgue de Barbarie, d’un fantôme. Perdu dans un pardessus délavé qui lui bat les chevilles, pieds nus dans des godillots, cheveux ébouriffés, visage couturé de plaies, oeil éteint, un adolescent. Dix-sept ans peut-être. Il restait devant le limonaire, envoûté, rythmant la musique de la main. Plus tard, tentant de grimper en vain sur le carrousel en marche. Un moment d’inattention de ma part et il disparut de mes yeux à tout jamais.



